LE FIL LIVRES - Polémiste solitaire, calotin anxieux, anglophile hyperactif... Barbey d'Aurevilly, l'auteur des scabreux "Diaboliques", était surtout un génie du conte.
Né un jour des Morts - il y a deux cents ans, le 2 novembre 1808 -, Jules Amédée Barbey d'Aurevilly voyait dans cette coïncidence paradoxale un sinistre présage : « J'ai toujours cru que cette date répandrait une funeste influence sur ma vie et sur ma pensée. » L'avenir ne devait pas détromper le très individualiste et très pessimiste auteur des Diaboliques : en témoigne, jusqu'à sa mort, en 1889, son existence laborieuse, à l'écart des cénacles en vue et des consécrations officielles - « les groupes littéraires ne me tentent pas, je ne suis ni au-dessus ni au-dessous, je suis à côté ».
Longtemps fiancé à une inaccessible bien-aimée - son « Ange blanc », la baronne Louise de Bouglon -, brouillé, à l'exception de Baudelaire, avec tout ce que la littérature de son temps compte de grands noms (Hugo, Flaubert, Sainte-Beuve, Zola), l'écrivain normand traverse son siècle en mage solitaire et célibataire : « Je travaille beaucoup, je suis un stylite, un fakir de solitude. » Solitude où l'oisiveté n'a nulle place : comme l'attestent les innombrables articles repris dans son grand Œuvre critique (1), Barbey d'Aurevilly épluche et commente avidement tout ce qui paraît - de Taine à Fustel de Coulanges, de Michelet au comte de Gobineau.
« Qu'y a-t-il de plus bête que les royalistes,
si ce n'est les catholiques ? »
ironise le dandy monarchiste
Cette vaste curiosité, ce savoir étendu l'autorisent à quelque hauteur. Sanglé dans une redingote à gros brandebourgs, le menton pointé par-dessus un jabot de lavallières et ses longues bacchantes incurvées accusant une lippe de mépris, le « connétable des lettres » pose avec complaisance au contempteur de son époque et de ses pairs. « Qu'y a-t-il de plus bête que les royalistes, si ce n'est les catholiques ? » ironise ce dandy monarchiste, calotin ultramontain. Le credo antidémocratique du réactionnaire Joseph de Maistre a détourné de ses idéaux républicains le jeune nobliau qui, dès 1827, quitte son Cotentin natal pour Paris, puis pour des études de droit à Caen.
Quant aux rêves de gloire militaire, Barbey d'Aurevilly s'en est défait dans l'un de ses premiers romans, Le Chevalier Des Touches, sur la chouannerie vendéenne, où transparaît l'influence de deux des maîtres qu'il revendique : Balzac et Walter Scott. Plus qu'un écrivain normand, celui qui se surnomme Lord Anxious, tant il est rongé d'inquiétude maladive, est en fait un Anglo-Normand fervent. Ses idoles s'appellent Shakespeare, Byron et Brummell, à qui Barbey consacre un essai admiratif, Du dandysme et de George Brummell. Ce goût pour le flegme altier du dandy, pour la recherche et la singularité de ses atours (gants blancs, gilets rouges), n'empêche pas Barbey « d'or vieilli » - comme le brocardent ses ennemis - de se proclamer « un casse-cou armé d'un casse-tête ». Casse-cou : l'est assurément le polémiste qui, par la vachardise de ses attaques dans Le Figaro ou Le Gaulois, se met à dos La Revue des Deux Mondes, qui lui intente un procès, qu'il perd. Casse-cou encore, le conteur scabreux qui, en 1874, à la publication de son plus célèbre recueil, Les Diaboliques, n'évite que de justesse le tribunal pour immoralité.
« Le mot diabolique ou divin, appliqué à l'intensité
des jouissances, exprime la même chose. »
Distillant un suspense ensorcelant à la Hitchcock, ces six nouvelles, relatant de sulfureuses conversations de salon ou de boudoir, s'attaquent à un pur « casse-tête » littéraire : restituer par l'écriture l'effet oral de « la voix, ce ciseau d'or avec lequel nous sculptons nos pensées dans l'âme de ceux qui nous écoutent et y gravons la séduction ». Barbey réussit cette gageure, comme il parvient, par un judicieux va-et-vient entre dialogue et monologue, par un enchâssement savamment ourdi de préambules, d'apartés et autres digressions, à restituer le jaillissement et la mobilité de « la conversation générale, cette partie de volant où chacun allonge son coup de raquette ».
Pour insister sur les rebonds et les relances du discours de ses narrateurs - le vicomte de Brassard dans Le Rideau cramoisi, le comte de Ravila dans Le Plus Bel Amour de Don Juan, le Dr Torty dans Le Bonheur dans le crime -, Barbey d'Aurevilly prévoyait d'intituler ses Diaboliques : « Ricochets de conversation ». Ricochets, et même remous ! Car l'iconoclaste auteur d'Un prêtre marié lance de lourds pavés dans la mare : « L'enfer, c'est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqué à l'intensité des jouissances, exprime la même chose, c'est-à-dire des sensations qui vont jusqu'au surnaturel. » Fortement teintées d'érotisme et de voyeurisme, ces nouvelles fantastiques débouchent sur de ténébreux secrets d'adultère et de mort, de transgression et d'empoisonnement - secrets surpris, révélés ou confessés par effraction progressive, d'embrasure de fenêtre en encoignure de porte : « Je me figure que l'enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier » (Le Dessous de cartes d'une partie de whist). Cette plongée satanique dans le passé enfoui des consciences et des mémoires fascinait Marcel Proust, l'un des premiers, au XXe siècle, à avoir salué l'oeuvre romanesque du Normand. Mais le style même de Barbey avait de quoi séduire l'auteur d'A la recherche du temps perdu, par l'accumulation rythmée et suggestive d'adjectifs, comme dans cette phrase emblématique du Plus Bel Amour de Don Juan : « Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine, nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. »
En rendant justice, aujourd'hui, au génie de conteur de Barbey d'Aurevilly - à la stratégie retorse de ses récits comme à la tortueuse morbidité des âmes qu'il sonde -, il faut aussi imaginer l'homme moins malheureux qu'il ne s'est plaint de l'être. Celui qui a si bien évoqué, dans ses Diaboliques, « le bonheur dans le crime » a peut-être savouré, in petto, cette jouissance perverse et clandestine débusquée dans Le Dessous de cartes d'une partie de whist : « le bonheur de l'imposture ». « Il y a une effroyable mais enivrante félicité dans l'idée qu'on ment et qu'on trompe, dans la pensée qu'on se sait seul soi-même et qu'on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris. »
Gilles Macassar
Télérama n° 3054
(1) "Œuvre critique III, Les œuvres et les hommes", deuxième série (vol. 1), éd. Les Belles Lettres, 1 170 p., 80 EUR.
A LIRE
“Barbey d'Aurevilly, le Sagittaire”, de Michel Lécureur, éd. Fayard, 535 p., 29 €.
“Œuvres romanesques complètes”, édition de Jacques Petit, 2 tomes, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1 475 p., 45 €, et 1 707 p., 51,50 €.
A VOIR
“Dandysmes”, 1808-2008, de Barbey d'Aurevilly à Christian Dior, jusqu'au 21 septembre au musée Christian-Dior, à Granville (50). www.musee-dior-granville.com
| Le 26 juillet 2008 à 14h02 |
Source: Télérama.fr
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Ecrit par SANTIAGO, le 25-09-2008 00:00 |
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Une fille part à la recherche d’un lieu où sa mère, récemment décédée, a vécu des moments merveilleux. Un road trip à travers le désert d’Atacama pour un Desierto Sur, multi-primé au festival de Viña del mar.
Pour faire un beau film, il suffit parfois d’avoir un beau décor. Celui-ci fait honneur aux paysages du Nord du Chili : une Espagnole vient se perdre pour revenir sur les traces de sa mère, le spectateur suit volontiers son errance dans des lieux magnifiques.
A la mort de sa mère, Sofia nageuse professionnelle à Barcelone, s’enferme dans son chagrin. Elle découvre une lettre qui lui révèle que sa mère, contrairement à ce qu’elle pensait, a vécu les meilleurs moments de sa vie dans un endroit, loin de l’Espagne, appelé Desierto Sur. Elle se met en tête d’y répandre ses cendres, et quitte tout pour partir à la recherche de ce lieu, au Chili. Au cours de son voyage, elle rencontre Nadia, une rebelle voleuse, et Gustavo, jeune homme aux liens obscurs.
Paysages
Pour son premier long métrage, Shawn Garry a choisi une actrice basque très connue en Espagne, Marta Etura (La vida de nadie, Azuloscurocasinegro) pour incarner la jeune et courageuse Sofia. A ses côtés, Carolina Varleta (de la série chilienne Tentacion) joue Nadia, la chipie qui tantôt nous insupporte, tantôt nous attendrit. Le dernier membre du trio vagabond est l’Argentin Alejandro Botto (de la série El Internado) qui incarne Gustavo, séduisant dealer sur le point de décrocher. On appréciera également la joyeuse apparition d’Hector Morales (Tony Manero) en travesti au grand cœur.
Entre plongeons en piscine et aridité du désert, entre l’Espagne et le Chili, entre la turbulente ville et le calme désert, entre Nadia et Sofia, le film ne manque pas de contrastes agréables àcommencer par les couleurs inattendues des paysages de l’Atacama. En outre, le public se laisse emporter par l’environnement onirique, enivré par le road-trip de Sofia : l’ambiance irréelle qu’offre le cadre atacamien aide à entrer dans le délire intérieur du personnage principal. De plus, la bande originale, interprétée par Galatea, colle parfaitement à l’atmosphère mystique du désert.
Si le scénario laisse parfois trop de place au doute, l’invitation au voyage que propose Shawn Garry vaut le coup, et on se laisse surprendre par une histoire intéressante, par moments prenante, et de toutes les manières, jolie. La critique ne s’y est pas trompée et a récompensé le film avec cinq prix au festival international de cinéma de Viña del Mar (prix Paoa, Aldo Francia de la meilleure réalisation, prix du public, prix du jeune jury, et prix spécial du jury pour Carolina Varleta) et le festival international de cinéma de Mannheim-Heidelberg, en Allemagne lui a également attribué le prix du public.
Pour les amoureux du désert d’Atacama, ou tout simplement ceux qui y sont allés et qui ont (forcément) aimé, pour revoir les incroyables paysages, apprécier la beauté et la fraîcheur de Marta Etura, pour se moquer des manières de parler des Chiliens au travers du personnage de Nadia, et tout simplement pour passer un bon moment, on peut aller voir Desierto Sur.
Marie Giffard (www.lepetitjournal.com) jeudi 25 octobre
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Plaidoyer pour un art de vivre où l'artifice est un devoir et le détachement un mode de survie.
Antonio Nieto
Mercredi 24 septembre 2008 Si on avait osé prédire la mort des dandys à Oscar Wilde, il aurait sans doute répondu: «Un dandy ne meurt jamais, puisque le monde sera gouverné par eux.» A croire que leur avènement est proche. En cette année 2008, le dandysme est partout: dans la mode, la philosophie, l'art, les expositions*, les livres... Cette figure d'élégance renaît enfin.
Elégant, précieux, efféminé, androgyne, raffiné, détaché, solitaire, inaccessible et incompris... Autant d'adjectifs attachés à la figure du dandy qui a toujours provoqué une forte et instinctive antipathie, à cause de son esthétisme, sa maniaquerie élaborée, son élégance particulière et arrogante. Et c'est précisément le genre de réactions qu'il désire susciter. Au regard d'autres formes de «domination» sociale, celle mise en place par le dandy s'appuie principalement sur des stratégies esthétiques. L'exactitude et la perfection plastique sont les seules armes qui lui permettent de ne pas être marginalisé, mais au contraire d'exciter tant l'envie que l'aversion. Il est ancré dans le corps social par une sorte de détachement. Le premier devoir du dandy est donc d'être aussi artificiel que possible. De là, des gestes absurdement mesurés, des poses exagérées, et surtout son habillement. Ce n'est pas la pudibonderie qui l'oblige à masquer son corps sous des étoffes raffinées, mais des dogmes esthétiques. «Fais ta vie comme si tu faisais une œuvre d'art, disait Oscar Wilde, ne laisse ni au hasard ni à la nature la tâche de déterminer l'évolution de ton existence.» L'amour de l'élégance sacrifiant le commode, du luxe au mépris du confort, la transgression des règles et en même temps leur respect, tout cela n'a qu'une finalité: l'ensemble de sa vie est dominé par le sublime désir que tout soit conçu pour atteindre le beau absolu. Mais un beau qui soit le résultat du calcul et de la raison. Le dandy tend à se construire un «moi» unique et raffiné, à son seul usage. Aucune philosophie ne peut être adoptée par un dandy, parce qu'elle est limitation. Or il ne souffre pas les restrictions. La seule philosophie du dandy est le dandysme. Ainsi, vous le verrez parler une sorte de langue étrangère, née de la recherche d'un style distinctif, absolument singulier et sans école. Sa volonté de se mettre en scène, de se créer une apparence en perpétuelle transformation, est synonyme pour lui de pur art de vivre. Le dandy vit toujours dans le passé ou dans l'avenir, à l'inverse du snob excentrique qui n'existe que dans et pour le présent. Sa façon de s'habiller, d'un particulier non-conformisme, est un juste mélange d'originalité et de classicisme, selon ce qu'il juge être indispensable pour éviter l'excentricité ou les tendances volatiles du moment. Le dandysme ne pouvait naître qu'en Angleterre et le maître à penser et à se vêtir des dandys fut George Brummell, dit Beau. A la fin du XVIIIe siècle, il s'autoproclamait le porte-parole de ce «comportement élégant et raffiné» en lançant la jaquette bleue à boutons dorés, combinée avec des pantalons ajustés de couleur crème, insérés dans de longues bottes noires montant jusqu'aux genoux. Des hauts revers de sa jaquette jaillissait une cravate d'un blanc éclatant, sculpture molle à laquelle il consacrait quatre heures par jour. Il se chaussait de gants à ce point recherchés qu'ils étaient confectionnés par deux artisans différents: le premier pour les pouces et le second pour les autres doigts et le reste de la main. Si Stendhal, Alfred de Vigny, Lord Gordon Byron sont restés dans les mémoires grâce à leurs œuvres littéraires, la grande majorité des dandys de l'aristocratie et de la bourgeoisie anglaise n'ont laissé que le souvenir d'une existence extravagante. Ce qu'Honoré de Balzac stigmatisera dans son Traité de la vie élégante, paru en 1830 (soit plus de trente ans après l'apparition du phénomène créé par Beau Brummell), par cette phrase: «Le dandysme est une affectation de la mode.» Le rôle du dandy devient plus complexe dans la «période» suivante, caractérisée par la théorisation de la philosophie «dandystique» postromantique de Jules Barbey d'Aurevilly et de Charles Baudelaire. Le premier optera pour une garde-robe luxueuse, précieuse, donnant une valeur symbolique à chaque détail. Il se livrait à un choix méticuleux, presque maniaque, de ses accessoires vestimentaires: gants blancs brodés de rouge, foulards de soie et de dentelle de Calais, corsets qu'il porta jusqu'à sa mort pour conserver une «taille de guêpe». Tandis que le second, pour répondre à son nouveau rôle de dandy intériorisé, adoptera une longue cape noire, un large papillon sombre, taillé de biais, agrémenté d'un étroit gilet boutonné. Seule note de couleur: ses gants roses et un long foulard rouge porté seulement pour les funérailles. C'est ainsi que le dandysme arrive en France, où, influencé par le romantisme, il devient le vecteur d'une culture de l'apparence et de la diversité, relevant des liens étroits entretenus avec les milieux artistiques et littéraires de l'époque. C'est d'ailleurs une conceptualisation du dandysme que ce même Barbey d'Aurevilly proposa dès 1845 dans son essai intituléDu Dandysme et de George Brummell. Avec Oscar Wilde et ses théories esthétiques apparaît un dandysme de la décadence, somptueux, plutôt excentrique et révolutionnaire, hostile au pouvoir bourgeois victorien. Parmi ses nombreux disciples, l'ironique Max Beerbohm, l'illustrateur Aubrey Beardsley, le peintre et esthète McNeill Whistler, américain et «ennemi» de Wilde, et le peintre Walter Sickert. En France, le comte de Montesquiou, Marcel Proust, en Italie, Gabriele D'Annunzio s'inscriront dans cette mouvance. Oscar Wilde établit ses critères d'élégance: une veste courte, un gilet souple de velours et un foulard autour du cou souvent bleu ou vert. Substituant le noir au gris, le comte de Montesquiou étalait une profusion de redingotes qu'il déclinait à l'envi, de même que Beardsley. Le comte Alfred d'Orsay, quant à lui, changeait de gants huit fois par jour. Gabriele D'Annunzio, en devenant l'incarnation du luxe suprême, donna à sa garde-robe des miroitements de couleurs éclatantes, tout en utilisant la rigueur des chemises à haut col dur. Les dandys deviennent amoureux du luxe, «qui ne doit pas être confondu avec le confort», ainsi que le précisera plus tard Cocteau. En Amérique, le dandysme insouciant de Francis Scott Fitzgerald sera illustré par ses romans Gatsby le Magnifique et L'Envers du paradis qui reflètent l'atmosphère typique des années 20: jazz, courses automobiles, fêtes et bals nocturnes. Après les horreurs de la Première Guerre mondiale, le dandy jette les armes de la décadence fastueuse pour revenir à un style plus discret et ascétique. Ainsi, Jean Cocteau (disciple du comte de Montesquiou), le sulfureux Drieu La Rochelle et le dadaïste Jacques Rigaut auront pour objectif principal la sobriété, préférant la discrétion agrémentée d'infimes détails, invisibles à l'œil non initié. La «cravate discrète» de Jacques Rigaut, comme la décrivait Man Ray dans son autobiographie, ou les costumes, identiques, d'un gris presque noir, portés avec une cravate dans la même tonalité, de Drieu La Rochelle et de Malraux. Cravate noire, qui n'était pas sans rappeler d'ailleurs celle que Beau Brummell fut contraint de porter à la fin de sa vie: ruiné, il ne pouvait satisfaire aux exigences d'un blanchisseur pour un ornement qui se voulait être une œuvre d'art. L'élégance du dandy de la fin des années 30 est assez éloignée de la splendeur décadente de ses prédécesseurs. La fleur à la boutonnière reste encore un signe d'appartenance tel un insigne honorifique, symbole de son amour pour la décoration et de sa conception de l'existence: belle et parfumée, mais en même temps terrible, odieuse, éphémère, c'est la métamorphose de la vie en décorum. On assiste donc à une extraordinaire floraison des boutonnières «fin de siècle»: de l'orchidée de Montesquiou à l'œillet vert d'Oscar Wilde en passant par l'orchidée noire géante de Whistler. Le gardénia de Jean Cocteau arrivait chaque matin de Londres pour s'épanouir à la boutonnière du jeune poète. Avec la Grande Guerre, les pétales avaient pali, mais, dans le tourbillon des années 20, les fleurs ont refleuri sur les vestes des dandys. Dans les années 50, Christian Dior se fit remarquer par sa sobriété vestimentaire, la simplicité de ses costumes et l'importance qu'il donnait à sa cravate (il en lancera une collection, reprise cette année par Kris Van Assche, designer pour Dior Homme). Son attitude ressort de celle d'un dandy discret, transcendé. Le dandysme comme courant ne disparaît pas tout à fait dans les années 60, devenant une expression multiple comme les figures d'un kaléidoscope: de l'excentricité de l'écrivain américain Tom Wolfe à l'élitisme de Truman Capote, en passant par l'ironie dérisoire d'un Andy Warhol ou par celle, extravagante, de l'androgyne David Bowie, jusqu'à la simplissime et silencieuse élégance d'Yves Saint Laurent. Il existe aujourd'hui encore de parfaits dandys à l'élégance discrète - comme le propriétaire de galerie Philippe Daverio, l'artiste Yinka Shonibare, l'acteur Rupert Everett ou Stefano Pilati, le directeur artistique de la maison Yves Saint Laurent Rive Gauche -, la sobriété et un certain détachement restant les signes de leur distinction. Ainsi, le dandy d'hier et d'aujourd'hui s'habille suivant les mêmes critères: le refus de tout ce qui est «à la mode», privilégiant le vintage ou les fonds d'armoire familiale. C'est là son originalité, sa différence. Il ne peut donc y avoir confusion entre un dandy et les fashion victims. Certes, tous deux sont esclaves de la mode comme mécanisme social. Mais, alors que, pour le dandy, la mode est un décor d'arrière-plan, pour le fashion victim, c'est une eau dans laquelle il baigne et souvent se noie. Réduire le dandysme à une posture exhibitionniste serait erroné. Le dandysme d'aujourd'hui est radicalement différent de celui des origines. Il n'a plus besoin d'obéir à des dogmes établis par une autre époque: théâtralisation de soi, transgression des règles, froideur et impassibilité permanente. Plus que jamais, le sens de la définition de l'existence d'un dandy est sa propre raison d'être. A force d'être utilisé à tort, le mot dandy a perdu de son sens. Et le personnage s'en trouve emprisonné comme dans un miroir déformant, réduit à une image factice, alors qu'il fuit les dogmes et est en quête perpétuelle de transformation. Afin d'échapper aux étiquetages faciles, il s'invente toujours plus de codes secrets, faisant évoluer son aspect, l'épurant jusqu'à l'essentiel tout en l'enrichissant de détails sophistiqués et intimistes dont lui seul en connaîtra les arcanes. Une névrotique nécessité de détourner son regard du monde contemporain qui l'entoure. S'il se sent vivre sur une terre aride, cela ne l'empêche pas de s'épanouir et de se métamorphoser en un héroïque Genêt ou la Fleur du désert si cher à Giacomo Leopardi. Son apparence sous-tend un épuisant désir d'exister. Il serait un vrai fils de son temps, mais, comme ce dernier l'oppresse, il choisira d'être le prophète d'un temps qui viendra... ou ne viendra jamais. *Illustration extraite de l'exposition «Dandysmes 1808-2008, de Barbey d'Aurevilly à Christian Dior» qui vient de fermer ses portes le 21 septembre 2008 au Musée Christian Dior de Granville. |
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« Étude pour un pardon en Finistère » (pastel de 1911) Le musée du Faouët accueille une adorable exposition des oeuvresd'Henri Guinier jusqu'au 5 octobre.
La douceur des sujets traités - portraits, paysages marins, champêtres ou de montagne, scènes de la vie quotidienne - saute aux yeux. Le trait est fin, l'esquisse souple, les couleurs non violentes. L'emploi du pastel y est certainement pour beaucoup. Mais les huiles dégagent cette même impression. Une petite centaine d'oeuvres, la plupart de petits ou moyen format, issues de collections privées, sont accrochées aux murs du couvent.
Jean-Marc Michaud, conservateur de l'exposition, et Marilyn Le Mentec, chargée de communication au musée expliquent qu'Henri Guinier « a été conforté sur la voie d'une peinture de genre, d'inspiration rurale ou maritime », lors de voyages en Angleterre, Hollande, Belgique ou Italie, « où il a côtoyé de petites communautés villageoises isolées ».
Derrière chacun des nombreux portraits on devine la pénibilité d'un métier, la passion, l'amour, la charge d'une vie, la contemplation, la dévotion. Ses paysages décrivent des saisons, des régions. Les ciels sont travaillés jusque dans les moindres détails.
Pratique : A voir au musée du Faouët jusqu'au 5 octobre, date de la fermeture du musée pour la saison.
Franck AUMONT.




