Série d'été. «Sur les pas des écrivains» (Ed. Alexandrines)
Tout au long de l'été, BibliObs et les Editions Alexandines s'associent pour vous emmener en balade en compagnie d'écrivains. Aujourd'hui, partez à Château-Thierry avec Jean de La Fontaine.
par Patrick Dandrey
Ainsi se dessine le cheminement régulier, subi mais assumé et comme secrètement souhaité, d'une vie écartelée entre deux villes et plusieurs maisons, la sienne et celle(s) que ses protecteurs successifs lui offriront. Une vie qui, pente ou hasard, le conduit progressivement à la rencontre de son génie poétique par l'abandon progressif de ses attaches locales, familiales et sociales. En sont demeurés, sans doute, des souvenirs - impalpables mais prégnants, altérables mais persistants. Et l'on aime à savoir qu'au soir de sa vie, en 1680, revenu dans sa ville natale, au château des Bouillon qui domine la ville et qui l'accueillait pour un bref séjour, le poète demanda l'autorisation de «cultiver des fleurs dans le parterre d'en haut»: touchante préoccupation d'esthète... Du simple clos privé, pour moitié de rapport et pour l'autre d'agrément, jusqu'au parc domanial incluant eaux et forêts, bien des jardins auront jalonné la vie familiale, sociale et esthétique du fabuliste. Ils ont tout naturellement fourni son écriture poétique de cadre, de thèmes et parfois même de sujets. Mais aucun d'entre eux put-il revêtir autant d'importance que ce jardinet familial, initiatique et séminal, qui bordait la «maison consistant trois corps d'hôtel par-devant, jardin derrière, sise à Château-Thierry», rue des Cordeliers? Restitué aujourd'hui dans son charme agreste et spontané, il donne quelque idée du premier des lieux où l'enfant dut découvrir une autre représentation de la nature que celle des livres, de leurs images et de leurs clichés, dont en son temps elle employait le truchement savant.
Ce que ces lieux d'enfance ont déposé d'observation et d'émotion, de nostalgie et de pittoresque tout au long des Fables, ne peut être démêlé des acquis de culture, de lecture et d'imitation des maîtres qui ont fécondé la galerie de ces tableautins. Mais au détour d'un vers un peu plus que d'autres suggestif et coloré, au frémissement d'une brise, au toucher d'une matière, au son d'un ruisseau qui traversent le monde enchanté du conteur, çà et là quelque chose de Château-Thierry se devine, fugitif et mêlé, dans la trame irisée du poème. D'Illiers à Combray, l'alchimie onirique est sans doute plus transparente; mais le clair-obscur du souvenir flotte dans la même indécision captivante et secrète chez le fabuliste que chez le romancier, nimbant ses apologues d'un halo de lumière champenoise sur lequel se dessinent à jamais, fragiles mais perdurables, les silhouettes d'un héron dégingandé, d'un manant peinant à la tâche ou d'une perdrix se jouant du chasseur.
P. D.
© Editions Alexandrines.
Extrait du guide «Balade dans l'Aisne», 224 p., 15 euros.
Source:Bibliobs

Le Majorquin a réalisé son rêve, en s'imposant pour la première fois à Wimbledon au terme de la plus longue finale de l'histoire du tournoi face à Federer, privé d'un sixième titre.
Tout au long de l'été, BibliObs et les Editions Alexandrines s'associent pour vous emmener en balade en compagnie d'écrivains. Aujourd'hui, partez à Saint-Cyr-sur-Morin avec Pierre Mac Orlan
Une maison basse isolée le long de la route qui conduit vers l'est et ses incertitudes. Derrière elle, en contrebas, un clos garni de pommiers qu'irrigue parfois cette branche du Petit Morin. Tel est l'endroit, sur la route des Armenats, à Saint-Cyr-sur-Morin, où Pierre Dumarchey, dit Mac Orlan, est venu jeter l'ancre au cœur de la Brie vers 1920. «Cette petite maison, que j'habite toute l'année, est tellement bien ajustée à mon corps qu'elle me complète comme un vêtement de chasse ou de golf, un vêtement où l'on se trouve à l'aise sans le remarquer et peut-être même sans savoir pourquoi.»
C'est en 1911, que le Montmartrois Mac Orlan découvrit, sans savoir qu'il y finirait ses jours, la vallée du Petit Morin. La même année, son ami André Warnod célébrait dans «Comedia» «ses frondaisons et les baigneuses venues de Paris avec des peintres dont quelques-uns connaissent maintenant la célébrité». Des peintres accompagnés de «baigneuses» et aussi d'écrivains, tels que Francis Carco, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan - promis eux-mêmes à la célébrité. Peintres, écrivains, «baigneuses» forment une coterie rassemblée autour de Fréderic Gérard, le propriétaire du Lapin agile, le célèbre cabaret montmartrois de la rue des Saules. Le père Frédé - comme on l'appelait alors - repose aujourd'hui dans le cimetière de Saint-Cyr-sur-Morin, où vivent encore son arrière-petite-fille et son petit-neveu. C'est Frédé qui a fait découvrir les charmes et les paysages de la vallée du Petit Morin.
À seulement soixante-dix kilomètres de Paris on pouvait tout à la fois prendre des vacances - pêche, baignades - et travailler en reproduisant de beaux paysages sur la toile. Les plus fortunés de ces Montmartrois s'installaient à l'Auberge de l'Œuf dur et du Commerce, les autres, tel Mac Orlan, logeaient chez l'habitant, dans l'un des hameaux. «De ce fait, les étés de Saint-Cyr-sur-Morin sont souvent des étés montmartrois. Ce mot comporte une gaîté qui ne peut que provoquer la santé; le paysage tient de ceux de l'Île-de-France et de la Normandie; l'excellent cidre des coteaux le proclame.» C'est en souvenir de la gaieté de ces étés montmartrois en terre briarde que Mac Orlan, après la guerre, décide d'acquérir une maison qui abritera tous ses moments de loisir. En 1922, il achète une ancienne fromagerie, qu'il aménagera peu à peu en maison d'habitation au gré de ses disponibilités financières. Il s'y installe en 1924 et alterne séjours à Saint-Cyr-sur-Morin et séjours dans son appartement parisien de la rue du Ranelagh.
À propos de l'Auberge de l'Œuf dur, Mac Orlan confie: «Beaucoup parmi les écrivains et les peintres de notre génération sont venus boire une bouteille à la grande table qui, en été, est dressée au milieu de la cour intérieure, à l'ombre d'un grand chêne satisfaisant. Il y eut Segonzac, Asselin, Dignimont, Galtier-Boissière, Carco, Roland Dorgelès, Avelot, Salmon, Cécil Howard et beaucoup d'autres... Je ne pense pas qu'il existe à soixante-dix kilomètres de Paris un tel lieu de rassemblement.»
De plus en plus séduit par ce village et par sa tranquillité propice au travail littéraire, il abandonne son appartement parisien en 1927. Il ne bougera plus de Saint-Cyr jusqu'en 1934, quand l'espoir d'accomplir une carrière dans le cinéma comme scénariste le conduit à se rapprocher à nouveau de Paris. Il loue alors un pied-à-terre rue Tardieu, en bas de la butte Montmartre. Il y renonce en 1938, toutes illusions dissipées quant à un avenir dans le cinéma. Il retrouvera Saint-Cyr-sur-Morin et son environnement convivial jusqu'en 1957. Cette année-là il s'installe à nouveau à Montmartre, rue Constance, pour être plus près des médias, radios périphériques, chanteurs, musiciens, animateurs d'émission sur la chanson. Il entame une carrière de parolier de chansons, interprétées par Germaine Montero, Monique Morelli, Juliette Gréco, Catherine Sauvage... En 1961, la maladie de sa femme l'oblige à retrouver le calme et le bon air de Saint-Cyr-sur-Morin. Après le décès de Marguerite, il n'en bougera plus. Même pas pour de brefs allers et retours; chaque année, en décembre, il vote pour le prix Goncourt par téléphone.
Son œuvre est diverse. Ses livres sont baignés dans une inquiétude née de ce qu'il appelle souvent le fantastique social; c'est le fantastique qui n'a plus besoin du Surnaturel pour mettre la Raison en déroute: il préexiste dans les accessoires et les décors de la vie quotidienne. Pour le libérer, il suffit de l'entourer d'un éclairage ou d'une atmosphère, ou de mettre le lecteur en mesure d'imaginer celle-ci. Commencée avec la Maison du retour écœurant (1912), toute son œuvre est placée sous le signe du fantastique: fantastique de l'aventure, fantastique des villes et des ports - Paris, Londres, Amsterdam... -, fantastique social enfin, que l'on retrouve dans tous ses livres et qu'on peut définir comme l'intrusion de la modernité technique dans le romantisme du poète. De cette alliance spontanée entre l'expérience et l'imagination, la rêverie et les souvenirs de lecture, le goût de l'insolite et l'attachement au vivant, est née une œuvre forte et envoûtante - «Le Quai des Brumes» (1927), «L'Ancre de miséricorde» (1941) - qui se situe à la frontière du récit romanesque et du poème en prose. La vie exceptionnelle des soldats et des marins y tient une grande place. Prophète, Mac Orlan avait senti et annoncé dans ses livres, «La Cavalière Elsa» (1921) par exemple, tout ce qui serait le climat du XXe siècle.
Jusqu'à sa disparition en 1970, et en dépit de ses tentatives d'installation à Paris dictées par le travail, la vie de Mac Orlan s'est déroulée au cœur de la Brie. On en retrouve le reflet dans le Nègre Léonard et dans la Vénus international ; ou dans des récits plus brefs comme «e Noël du bois sans nom», «Une nuit», «Champeaux», «La Maison isolée», «La Croix de fau». Sa dernière nouvelle à emprunter le décor de la Brie est, en 1968, Gisèle de Saint-Jean-de-la-Marne. Il faut y ajouter deux douzaines d'articles réunis dans «es Cahiers Pierre Mac Orlan». On en trouvera ci-après un extrait significatif.
«Balade en Seine-et-Marne», 232 p., 16,50 euros.
Entre mer et terre
Quel air prendre ?
Un feu qui couve
Irradie la glace
Légère et pesante
Instable et solide
Belle et profonde
Rigide et souple
Et empêche la chute.
3 juillet 2008




