Jeanne Julie Éléonore de Lespinasse, née le 9 novembre 1732 à Lyon et morte en 1776, est la fille illégitime du comte Gaspard de Vichy, frère de Marie du Deffand et de la comtesse d’Albon.
Son père épousa par la suite sa sœur naturelle. Julie fut donc élevée par sa mère, restant avec elle jusqu’à la mort de cette dernière encore jeune, qui la confie de nouveau à son père, de sorte qu’elle se retrouve gouvernante des enfants de sa sœur naturelle et belle-mère, enfants qui sont également ses demi-frères et sœurs.
Sa tante naturelle, Marie du Deffand, sentant sa vue décliner, la prend alors comme lectrice dans le salon qu’elle tient à Paris et qui est déjà connu en 1754, donnant ainsi à sa nièce l’opportunité de sortir d’une situation familiale sans doute assez déplaisante.
Dès 1747, ayant noué une amitié avec d’Alembert, son salon est fréquenté par des écrivains et philosophes tels que Fontenelle, Montesquieu, Marmontel et Marivaux. C’est dans ce monde qu’elle introduit sa nièce. Julie, sans être vraiment belle, est intelligente et surtout très habile à diriger la conversation. Sa vivacité d’esprit et sa finesse ne tardent pas à séduire les hôtes de sa tante et les conversations commencées dans le salon de celle-ci se terminent dans la chambre de Julie. Marie du Deffand l’ayant appris se jugea trahie et en conçut une grande jalousie qui ne la quittera plus même après la mort prématurée de Julie, qu’elle finit par renvoyer en 1763.
Julie de Lespinasse ouvrit alors, en 1764, son propre salon rue de Bellechasse, où elle reçut également Condillac, Condorcet et Turgot, outre ceux qu’elle recevait déjà auparavant chez sa tante. On a pu dire de son salon qu’il fut le « laboratoire de l’Encyclopédie », dont elle fut l’égérie. Nombreux furent ceux qui subirent le charme de cette jeune femme au caractère ardent et passionné, mais c’est avec d’Alembert qu’elle se lia d’une profonde amitié, qui semble n’avoir été que platonique. Enfant illégitime comme lui, ils ont des points communs qui les rapprochent. Malade, elle le recueille chez elle et le soigne. Ils ne se quitteront plus.
Julie s’éprend cependant profondément du marquis de Mora, fils de l’ambassadeur d’Espagne en 1766, tout aussi épris d’elle. Ils envisagent le mariage, mais la famille de Mora fera l’impossible pour le contrecarrer et y réussira.
Rentré en Espagne, il tombe malade et y reste pour être soigné. Leur correspondance reflète déjà ces amours passionnées qui fleuriront dans la littérature romantique. Pour oublier les angoisses que lui cause l’éloignement de son amant, elle fréquente pour se changer les idées les maisons de campagne de ses nombreux amis et rencontre, au Moulin-Joli de Bezons, le colonel de Guibert en 1772. Elle se prend pour ce dernier d’une irrésistible passion qu’elle éprouvera jusqu’à sa mort, malgré l’apparente indifférence qu’il lui témoigne.
Durant de longs mois, elle nourrit des sentiments de culpabilité, partagée entre ses deux amants, ne pouvant oublier l’un mais désirant l’autre. Mora, malade, revenu en France pour la rejoindre, meurt à Bordeaux en 1776. C’est à ce moment que Julie et Guibert deviennent amants. Quand Julie vient à apprendre cette coïncidence, le désespoir s’empare d’elle, le chagrin et les remords ébranlent sa santé. Elle songe au suicide : « J’ai souffert, j’ai haï la vie, j’ai invoqué la mort, » écrira-t-elle, « et je fais serment de ne pas lui donner le dégoût et de la recevoir au contraire comme une libératrice ».
« Il n’y a qu’une chose qui résiste, c’est la passion et c’est celle de l’amour, car toutes les autres resteraient sans répliques ». « Il n’y a que l’amour-passion et la bienfaisance qui me paraissent valoir la peine de vivre. » Dans ces quelques lignes pourrait se résumer la personnalité de Julie.
Elle ne survivra pas au mariage de Guibert ; désespérée par l’échec de ses deux liaisons, elle meurt à quarante-quatre ans, le 23 mai 1776. Sa correspondance avec Guibert sera publiée en 1809 par la veuve de celui-ci. Comme celle de sa tante du Deffand, cette correspondance constitue un document psychologique et historique de référence.
Diderot a fait d’elle, avec le médecin Bordeu, un personnage de son Rêve de d’Alembert.
Bibliographie
- Marie-Christine d’Aragon et Jean Lacouture, Julie de Lespinasse. Mourir d’amour, Complexe, 2006.
- Julie de Lespinasse, Lettres, La Table Ronde, Paris, 1998.
- Julie de Lespinasse, Lettres à Condorcet, Desjonquères, Paris, 1992.
- René La Croix de Castrie (duc de), Julie de Lespinasse, Le drame d’un double amour, Albin Michel, Paris, 2000.
- Maxime Druhen, "Mlle de Lespinasse et Suard - Correspondance inédite", 1927, Extrait du Bulletin de l'Accadémie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besancon.
Éric Biétry-Rivierre
01/04/2008 | Mise à jour : 11:25
Dieu à deux têtes, dieu-oiseau multicolore, singe... Ce sont dans ces linceuls, qui datent d'entre 200 avant et 200 après Jésus-Christ, que s'inscrivaient et se perpétuaient les mythes de la civilisation Paracas. (DR)
Francisco Pizarro cherchait l'or des Andes. Les Indiens lui en donnèrent des monceaux, car pour eux existait un bien beaucoup plus précieux, un trésor plus difficile à constituer que n'importe quelle pièce d'orfèvrerie. Et peu importait qu'il ne brillât pas. Il s'agissait des tapisseries dans lesquelles leurs morts étaient inhumés. Leur tissage et leurs broderies pouvaient prendre plusieurs années et, pour ces sociétés sans écriture du Pérou ancien, c'était surtout dans ce coton, mêlé de laine d'alpaga, que s'inscrivaient et se perpétuaient les mythes. Dieu-serpent à deux têtes, dieu-oiseau multicolore, dieu-orque, trinité terre-air-eau dans les entrelacs de laquelle s'ajoutent le jaguar et le puma, symboles du mouvement, et le guerrier, image de la force : ce panthéon pré-incaïque date de 3 500 av. J.-C. On peut aujourd'hui en admirer l'expression dans les textiles miraculeusement préservés de la civilisation Paracas, une société du désert côtier qui enterrait les siens sur une presqu'île absolument sèche. Cette nécropole fut pour la première fois fouillée par une équipe d'archéologues entre 1925 et 1929. Elle exhuma 429 paquets funéraires appelés fardos. Ouverts au Musée national de Lima, ils révélèrent des milliers de linceuls de différentes tailles parfois plus de vingt mètres qui emmaillotaient des momies demeurées assises en position fœtale. Non seulement ce fonds présente des motifs sans équivalent connu, mais on peut dire qu'il s'agit là des plus anciens textiles du monde puisqu'ils datent d'entre 200 avant et 200 après Jésus-Christ. Même les soieries chinoises ne sont pas aussi anciennes. Exceptionnellement, vingt-six de ces pièces qui ne sortent jamais du Pérou, tant à cause de leur caractère précieux que de leur extrême fragilité, ont été prêtées à la France et sont exposées à partir d'aujourd'hui au musée parisien du quai Branly. Notre pays est ainsi remercié de l'importante campagne de restauration initiée par Jacques Kerchache, marchand d'art et ami de Jacques Chirac qui fut son conseiller pour la réalisation de l'actuel musée des arts premiers. La mission fut menée sur place, de décembre 2004 à novembre 2006, avec un budget de 68 000 €. « Autour de quarante-trois pièces majeures, nous avons échangé nos compétences, expertises et savoir-faire, explique Carmen Thays, responsable du département des textiles du Musée national d'anthropologie, d'archéologie et d'histoire de Lima. On a parfois remis en place les fils et la trame tout entière afin de redonner une visibilité aux motifs. » Rien de moins simple quand on sait que le Pérou recense trente-deux techniques différentes de tissage et que les Paracas, pêcheurs du Pacifique et donc experts en nœuds de filet, aiguilles de cuivre et autres épines de cactus, maîtrisaient les plus complexes. Celle notamment à 398 fils par pouce carré ! Au cœur d'une scénographie expliquant les funérailles paracas, leurs offrandes, la manière dont le fardo était conçu comme un oignon conique, enrichi d'objets en os, pierre, bois, poteries et céramiques, puis enterré sous une profondeur de un à quatre mètres de sable, les textiles présentés sans momies, interdites, elles, de voyage (loi internationale sur les restes humains oblige), sidèrent par leur raffinement. « Les multiples combinaisons de personnages chamaniques qu'on peut y voir, la symbolique du nouage, les rythmes chromatiques dans les 190 teintes dénombrées, les variations dans la symétrie des motifs : tout cela prouve à quel point ces textiles ne sont pas de simples parures ornementales mais bel et bien les instruments de métamorphose pour l'au-delà », explique Danièle Lavallée, commissaire de l'exposition. Et pour démontrer encore le caractère sacré des textiles, l'ethnologue rappelle qu'il arrivait aux Incas de sacrifier aux dieux de telles richesses en les brûlant sur leurs autels.Pour la première fois, le Pérou autorise la sortie de ces linceuls tissés il y a 2000 ans. En signe de reconnaissance pour les travaux de restauration menés par une mission française, ils sont montrés à partir d'aujourd'huiau Musée des arts premiers.
« Des instruments de métamorphose pour l'au-delà »
« Paracas, art rituel : mythes et symboles du Pérou ancien », galerie Jardin du Musée du quai Branly, Paris VIIe, jusqu'au 20 juillet. Tél. : 01 56 61 70 00. www.quaibranly.fr. Catalogue Quai Branly/Flammarion 216 p., 39 €.
» Des motifs qui inspirent Picasso et les arts décoratifs
» Des trésors en voie de disparition
01/04/2008 | Mise à jour : 11:01 |
Plus de deux cents œuvres de l'âge d'or du dessin à l'époque de Goethe sont dévoilées au Musée de la vie romantique à Paris.
Voici une exposition exceptionnelle tant par la qualité (et l'abondance) des œuvres que par leur installation dans les salles délicieuses du Musée de la vie romantique. Il s'agit d'Allemagne, celle de l'époque de Goethe, figure tutélaire de cette exposition proposée par Hinrich Sieveking et Daniel Marchesseau, directeur du musée. Une période qui fut prodigieusement féconde dans l'art du dessin, art essentiel dans la culture germanique.
Goethe lui-même, le savant auteur du fameux Traité des couleurs, était fort habile au crayon, comme Nietzsche le fut au piano et à la composition. Art essentiel tout court d'ailleurs, comme il le fut pour Léonard, pour Raphaël, et pour Dürer, qui hante toute cette surabondance graphique.
Il y a ici tous les thèmes du romantisme allemand, dont Goethe, loin d'être « le crétin solennel » que dénonçait Claudel (curieusement aveugle, lui qui sut pourtant parfois si bien voir Rubens, par exemple), fut l'un des inspirateurs. On se souvient aussi de cette réponse de l'auteur jupitérien de Faustrépondant au jeune Nerval (le seul vrai romantique français, peut-être) que « désormais il ne le lirait plus qu'en français » : la jeunesse, la mort, les vieilles légendes germaniques, Siegfried dans la forêt sombre dans les atmosphères tour à tour ténébreuses et élégiaques.
Cinquante-neuf artistes et cent vingt-quatre dessins et aquarelles pour une espèce d'Aleph comme dans le conte de Borges, où se cristallise le génie allemand. Ce dernier s'est épanoui dans la musique M. Marchesseau, directeur du musée, est lui-même très mélomane , et l'accrochage des œuvres est mélodieux, plein de mystère et de mélancolie. La période est foisonnante, il y a comme ça dans l'histoire de l'art des moments privilégiés, le Quattrocento ou le XVIIe hollandais par exemple, où le génie visuel est inexplicablement florissant.
Des visages qui laissent songeur
On peut admirer la haute virtuosité presque contrapuntique de ces œuvres. Seul le dessin, peut-être, révèle le monde. On en a ici de nombreux exemples, une épiphanie extraordinaire : Le Désespoir de l'artiste devant la grandeur des ruines antiques (1778-1780) de Füssli ; des visages qui vous laissent songeur comme cet autoportrait de Theodor Rehbenitz (1791-1861). On pense à Schumann qui entendit dans son agonie la musique des anges.
Autre thème clé du romantisme allemand : le Wanderer, le promeneur égaré, dont on entend ici le chant graphique, qui suscite des émotions comparables àcelles qu'offre le Wintereise deSchubert : l'intimité, la consolation et la profondeur. Les salles de l'exposition, dont une abrite d'ailleurs un très beau Bösendorfer, l'apothéose du piano, frissonnent et les feuillets vous caressent comme certains vers de Hölderlin.
« Dans une cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres », écrit Rimbaud, dans les Illuminations (titre éminemment graphique, d'ailleurs), peut-être était-ce Italia et Germania d'Overbeck (lire l'encadré) ou celle qui servit de modèle à La Madone sur le banc de pi erre du même artiste. Cette exposition est un monde, un mystère éclairé par les Lumières et par de secrètes affinités électives avec la France et l'Italie.
« L'Âge d'or du romantisme allemand à l'époque de Goethe » au Musée de la vie romantique, Paris IXe, jusqu'au 15 juin. Tél. : 01 55 31 95 67.
» «Italia et Germania» d'Overbeck : point d'orgue de l'exposition et invitation à méditer
Thierry Vigoureux
01/04/2008 | Mise à jour : 12:39 |
La salle d'embarquement du terminal 2E peut accueillir 3 000 passagers. (AFP) Crédits photo : AFP
Quatre ans après son écroulement, qui avait fait quatre morts et six blessés, la salle d'embarquement du terminal 2E de Roissy est enfin rouverte. Le premier vol à profiter de cette nouvelle salle désormais baptisée « La Jetée » est arrivé dimanche dernier. D'ici à la fin du mois, avec la mise en service progressive de l'ensemble du satellite, une vingtaine d'avions vont pouvoir l'utiliser simultanément. Les passagers d'Air France et de ses partenaires de SkyTeam* devraient bénéficier de la reconstruction de ce terminal, plus fonctionnel et plus confortable que l'ancien. À l'arrivée en voiture ou par le train à Roissy-CDG 2, rien ne change. Le Terminal 2E reste relié par la gare RER-TGV et accueille toujours le voyageur en partance pour toutes les destinations internationales, sauf l'Inde, l'Afrique et l'océan Indien. Il lui faut se présenter comme par le passé à l'un des 117 comptoirs d'enregistrement ou directement au filtre de sûreté après avoir déposé ses bagages de soute s'il a imprimé chez lui sa carte d'embarquement. Les vols affichés portes E51 à E57 sont assurés depuis le satellite S3, dit « la Galerie parisienne », inauguré l'an dernier. Ceux des portes E21 à E47 partent du satellite nouvellement reconstruit : le 2E. Ce long tube de 600 mètres est devenu plus chaleureux. Ses 33 000 m2 de parois de verre sérigraphié sont habillées de bois, 2 480 lampes longue durée à induction en assurent l'éclairage, et une moquette rouge assourdit les bruits de la foule. Dans cette gigantesque salle d'embarquement non cloisonnée qui compte trois mille sièges, tout a été conçu pour diminuer le stress du passager avant le vol. La principale amélioration du nouveau bâtiment concerne l'embarquement. Finis, les longs transferts en autobus vers les avions stationnés au large. Quatorze appareils peuvent être désormais « au contact », c'est-à-dire accessibles immédiatement. Une ou deux passerelles télescopiques se déploient pour déboucher sur les portes de l'avion. Elles permettent d'embarquer plus facilement et plus rapidement quelles que soient les conditions météorologiques. L'autonomie des passagers à mobilité réduite est également garantie. Au lieu d'un avion sur deux stationnés loin de l'aérogare, Roissy CDG 2 devrait donc dorénavant pouvoir accueillir « au contact » 80 % des vols long-courriers et s'aligner ainsi sur le standard des grands aéroports internationaux. Le critère déterminant dans le choix du parking pour un avion étant généralement guidé par le nombre de passagers en correspondance, seuls 20 % des long-courriers devraient encore débarquer leurs passagers loin d'un terminal. Pour le voyageur, cette flui- dité accrue dans l'aéroport constitue aussi un gain de temps. Elle peut être mise à profit pour flâner, faire du shopping ou se restaurer. Dans ses trente et une boutiques, la Jetée accueille dix-huit nouvelles marques parmi lesquelles Saint Laurent, Dior, Prada, Ralph Lauren ou Ladurée. Et, dans le nouvel espace restauration où l'on mange déjà libanais, italien et asiatique, Guy Martin, chef du Grand Véfour, vient de lancer Miyou, un libre-service haut de gamme.La salle d'embarquement de l'aéroport Charles-de-Gaulle qui s'était effondrée en 2004 vient d'être remise en service. Avec plus de confort pour les passagers.
La procédure d'embarquement
* SkyTeam réunit Air France-KLM, Aeroflot, AeroMexico, Alitalia, Delta, China Southern, Korean Air, Northwest Airlines...
Sébastien Lapaque
01/04/2008 | Mise à jour : 12:57
En 1961, en quête de calme et d'intimité afin de poursuivre son oeuvre, Vladimir Nabokov s'installa au Montreux Palace avec son épouse Véra. (DR)
C'est Peter Ustinov, le comédien britannique, célèbre pour avoir incarné le personnage d'Hercule Poirot à l'écran, qui a conseillé au couple Nabokov de s'installer au Montreux Palace en octobre 1961. Deux ans plus tôt, l'auteur de Lolita, âgé de soixante ans, a tourné la page de ses années universitaires après deux décennies passées du côté de Cornell et de Harvard. Citoyen des États-Unis depuis 1945, il a retraversé l'Atlantique à bord du paquebot Liberté en octobre 1959 et dit au revoir à cette Amérique où il ne reviendra plus que pour ses affaires. Au moment où s'ouvre le quatrième et dernier acte de sa vie après sa jeunesse russe, ses années d'apprentissage dans les capitales de la Vieille Europe et son exil américain , Nabokov a publié une quinzaine de grands livres et Lolita vient d'être adapté au cinéma par Stanley Kubrick. Mais il n'a pas encore tracé le dernier mot de l'œuvre ultime. Cet imaginatif porte en lui plusieurs romans qu'il veut se donner le temps d'écrire, dans le luxe, le calme et la volupté de la rive suisse du lac Léman que les romantiques ont célébré tout au long du XIXe siècle à la suite de Rousseau. Nabokov songe également à mettre de l'ordre dans ses cours de littérature et à terminer sa traduction anglaise d'Eugène Onéguine, le chef-d'œuvre d'Alexandre Pouchkine. La Suisse s'est imposée comme une évidence pour servir de cadre à l'épanouissement infini de cet artiste maître de ses moyens. « Je suis un vieil homme qui tient à son intimité dans tous les domaines de la vie et qui préfère un isolement fructueux en Suisse à l'atmosphère stimulante mais distrayante de l'Amérique », explique Nabokov à ceux qui l'interrogent sur ce choix. Outre la littérature, deux choses occupent l'existence de l'écrivain : les échecs et les papillons. Lépidoptériste distingué, l'auteur de Feu pâle s'est spécialisé dans les papillons de montagne adaptés aux hivers rigoureux et aux étés brefs qu'il a connus dans sa Russie natale. Après le Grand Ouest américain, c'est donc sous les pics blancs de neige des Alpes que se poursuivent ses chasses subtiles. À la gare de Montreux, un train à crémaillère lui permet de prendre de la hauteur à sa guise pour jouir d'une faune riche et d'une vue splendide sur le Léman et les Alpes valaisannes depuis les sites de Gilion (689 m), de Caux (1 050 m) et des Rochers-de-Naye (2 042 m). De retour de promenade son filet à la main, Nabokov a tout le loisir de « tirer une jouissance intense et des transports d'enthousiasme de la balustrade d'une terrasse à la tombée de la nuit » en travaillant l'ouverture sicilienne avec Véra, son épouse, sur le balcon de la chambre 64 du Montreux Palace, où ils logent au sixième et dernier étage de l'aile du Cygne, édifiée l'année de la mort de Pouchkine, en 1837. Aucun romancier du XXe siècle n'a plus naturellement séjourné à l'hôtel que Nabokov. Depuis ce jour terrible du 2 avril 1919, où il a fui la Russie avec ses parents, chassé par les bolcheviks triomphants de Sébastopol où sa famille avait trouvé refuge, ce déraciné n'avait plus de chez lui. En Suisse, il a songé à acheter une maison, mais cette idée est restée à l'état de projet. « Je n'ai pas beaucoup de goût pour les meubles, les tables, les chaises et les lampes et les tapis et ces choses-là », insistait-il. La vie à l'hôtel, jurait-il, « simplifie les problèmes postaux, élimine les tracas de la propriété privée ». Entre l'avenue des Alpes et la Grand-Rue de Montreux, cet amateur de couchers de soleil et de jeux de lumière sur le lac a trouvé le bonheur et la paix. Il est émouvant de savoir qu'après la mort de son mari, le 2 juillet 1977, Véra n'a jamais voulu abandonner le mode de vie qu'ils avaient adopté depuis leur retour en Europe. Malgré les sollicitations de son fils Dmitri, qui lui a suggéré de venir s'installer à ses côtés en Floride, elle est restée attachée à cette aile du Cygne du Montreux Palace où Vladimir avait rêvé et composé Ada ou l'Ardeur (1969), La Transparence des choses (1972) et Regarde, regarde les arlequins (1974). Seuls des travaux de rénovation ont pu obliger Véra à déménager dans un appartement loué en ville, quelques mois avant sa mort, le 7 avril 1991. Installés face aux Alpes savoyardes, Vladimir et Véra Nabokov ont vécu de belles années au Montreux Palace. Le matin, l'écrivain travaillait à ses livres, l'après-midi, il allait se promener dans les alpages ou bien jouer au tennis. À l'automne, quand l'afflux de touristes avait cessé sur les bords du lac Léman, il aimait s'installer dans une chaise longue au bord de la piscine de l'hôtel. Des journalistes venaient le voir du monde entier. Ils les recevaient dans un « salon vert » qui existe toujours. Ainsi Vladimir Nabokov a-t-il vécu le reste de son âge dans un palace suisse, jugeant que cette résolution le confirmait dans son « habitude favorite : l'habitude de la liberté ». Il y avait dans ce choix une certaine logique chez un génial enchanteur à qui il a toujours semblé moins compliqué d'écrire un chef-d'œuvre que se préparer un café. http://www.lefigaro.fr/voyages/2008/04/01/03007-20080401ARTFIG00446-nabokov-au-montreux-palace-.phpMontreux (Suisse) et le Montreux Palace où vécut Vladimir Nabokov.
Les échecs et les papillons
Un génial enchanteur



