Propos recueillis parBertille Bayart et Éric de La Chesnais
07/04/2008 | Mise à jour : 10:05 |
«Le prix que nous proposons aux actionnaires de Geodis est à la fois attractif et équitable», explique Guillaume Pepy, le président de la SNCF. Crédits photo : PHOTO RICHARD VIALERON/LE FIGARO
Guillaume Pepy, le président de la SNCF, explique l'intérêt d'investir 600 millions d'euros pour le contrôle total de l'entreprise de transport et de logistique dont elle détient 42,37%. Il envisage de nouvelles acquisitions, dont l'une imminente en Europe, et porte de l'intérêt aux services portuaires pour compléter son offre. LE FIGARO. Cinq semaines après votre nomination à la présidence de la SNCF, vous annoncez l'acquisition du solde de Geodis. Que votre première décision porte sur le secteur du fret signifie-t-il qu'il y a urgence ? Vous étiez déjà le premier actionnaire de Geodis. Pourquoi vous faut-il en prendre le contrôle total ? Pourrez-vous réellement jouer dans la même catégorie que la Deutsche Bahn ? Contrairement à votre grand concurrent, vous n'offrez pas de services portuaires… Au-delà, d'autres acquisitions sont-elles dès aujourd'hui envisagées ? Regagnerez-vous, grâce à l'intégration de Geodis, les parts de marché que vous avez perdu depuis la libéralisation du fret ? Cette opération devrait vous coûter 600 millions d'euros environ. Ce prix est-il juste et la SNCF en a-t-elle les moyens ? Entre Geodis, entreprise privée, et le fret SNCF, noyau dur de la culture cheminote, parviendrez-vous à faire passer le courant ? Qu'une entreprise 100% publique lance une OPA ne provoque-t-il pas de réticences, notamment en interne ? LIRE AUSSI » La SNCF étrangère aux récents achats d'actions » DOSSIER SPECIAL - Transport et logistique » Un milliard de bénéfices pour la SNCF L'entreprise publique a officialisé hier le lancement d'une OPA sur Geodis.
Guillaume PEPY. Cette opération est ma première décision forte, et je suis heureux qu'il s'agisse d'un mouvement stratégique de croissance, en particulier dans le domaine du fret, qui est la priorité de l'entreprise. Les premiers résultats de sa transformation sont déjà là : j'en veux pour preuve la qualité de service : le nombre d'incidents a diminué de 25% en trois ans. Avec cette opération, nous accélérons : le transport de marchandises va devenir le premier métier du groupe par le chiffre d'affaires. C'est une petite révolution pour la SNCF. Avec Geodis, nous allons proposer à nos clients les services d'un nouvel acteur, européen, avec une palette complète de solutions de transports et de logistique.
Vis-à-vis de Geodis, la SNCF a longtemps hésité. Aujourd'hui, je constate que nous sommes des partenaires, comme dans la chimie ou la logistique urbaine (Monoprix), et parfois des concurrents. L'opération nous permet d'aligner nos intérêts respectifs au service de nos clients. Le nouvel acteur SNCF-Geodis figurera parmi les cinq premiers mondiaux conduits par DHL, Deutsche Bahn et Küehne & Nagel et exercera quatre métiers : le transport, la logistique, la messagerie et la commission de transport.
Nous sommes conscients que nous sommes partis plus tardivement, mais nous ne visons pas comme elle le premier rang mondial. Notre ambition est de mieux servir les industries françaises et européennes et de développer un transport multimodal et «écoresponsable».
Notre ambition devra effectivement se manifester aussi à terme par une présence portuaire. La réforme à venir de ce secteur en France nous en fournira peut-être l'opportunité…
Dans quelques jours, nous annoncerons l'acquisition d'un opérateur ferroviaire européen continental qui nous ouvrira la porte à de nouveaux pays, notamment d'Europe de l'Est. Outre cette opération, j'ai indiqué au groupe suisse CFF Cargo, qui est au cœur de l'Europe, que je souhaitais que notre coopération s'intensifie.
Nos trois concurrents privés détiennent aujourd'hui environ 10% du marché national du fret. Cette proportion ne changera pas forcément avec notre opération, dont je pense en revanche qu'elle va contribuer à élargir le marché du ferroviaire, comme cela s'est passé depuis 2002 en Allemagne
Le prix que nous proposons aux actionnaires de Geodis est à la fois attractif et équitable. De notre point de vue, il est très raisonnable dans les conditions actuelles de marché. Cet investissement, entièrement financé par la SNCF, doit être comparé entre autres à notre résultat net 2007 de un milliard d'euros. L'opération ne dégrade pas notre solidité financière puisque le rapport de nos dettes aux fonds propres passera de 0,5 à 0,6, ce qui incidemment est trois fois intérieur à celui de notre collègue allemand. L'opération imminente dont je vous parlais ne modifiera par ailleurs pas fondamentalement ces chiffres. Cela signifie que nous pouvons encore envisager des investissements rentables de 2 à 3 milliards d'euros.
La question des cultures sera une des clefs de la réussite de cette opération. Il y a des savoir-faire de part et d'autre. Comme l'a dit Pierre Blayau, dont je souhaite qu'il prenne la direction du nouvel ensemble, ce n'est ni un projet de fusion ni un projet de confusion !
L'opération a été approuvée par notre conseil d'administration, sans qu'aucune voix ne se soit prononcée contre. Certes, la SNCF est une entreprise publique, mais elle respire. Nous avons beaucoup vendu (Shem, CNR, Cegetel, etc.). Mais nous ne devons pas nous interdire d'acheter, sauf à nous condamner nous-mêmes au déclin. Au contraire, je veux que la SNCF ait l'esprit de conquête.
Julien Pedebos (Sport 24.com)
06/04/2008 | Mise à jour : 23:21 |
Photo AFP : Claude Paris)
Compte rendu du match L'Olympique est à la mode ces jours-ci. A la veille de l'arrivée de la flamme sur le territoire français, les deux Olympiques, Marseillais et Lyonnais, se retrouvaient pour l'affiche de la 32e journée de Ligue 1. Les Gones, avec Bordeaux à nouveau à six points, se devaient de s'imposer, mais les Marseillais, qui avaient certainement vu la performance nancéenne peu avant, n'avaient guère plus le choix. Marseille agresse le champion Les hommes d'Alain Perrin s'attendaient, à coup sur, à des premières minutes difficiles, et l'on peut dire qu'ils ont été servis. Une pression de tous les instants et des brèches qui s'ouvraient peu à peu. Autant dire que les défenseurs lyonnais avaient du boulot. Sauf que Toulalan, blessé, laissait rapidement sa place (10e) et sans lui, le collectif se déréglait rapidement. Les espaces devenaient petit à petit béants et la sanction s'annonçait. Après une frappe de Nasri, pourtant seul, de peu hors cadre (13e), Cissé débloquait magnifiquement le compteur, sur une merveille de frappe sans élan à l'entrée de la surface (1-0, 26e). Complètement survoltés, les Marseillais frappaient très fort avec un second but sur le coup d'envoi. Cissé, ce coup-ci, se muait en passeur décisif après avoir résisté à Squillaci, pour Mamadou Niang qui ne loupait la cible à bout portant (2-0, 27e). Les Lyonnais, méconnaissables, perdaient également Fred, lui aussi touché (28e), mais avaient le mérite de relever petit à petit la tête. Juninho, sur deux coups francs directs, manquait de peu le cadre de Mandanda (35e, 37e). Le capitaine lyonnais choisissait donc la voie indirecte sur sa troisième tentative et Cana, à la lutte avec Boumsong, expédiait de la tête le ballon dans ses propres filets (2-1, 45e). La confiance, visiblement, avait changé de camp. Juninho, sur un nouveau coup franc (45+1e), puis Bodmer, d'une belle tête (45+2e) obligeaient Mandanda à s'employer. Il était temps, pour l'OM, que la pause soit sifflée. Niang crucifie l'OL Mais visiblement, les quinze minutes d'arrêt ne suffisaient pas à calmer la bonne dynamique lyonnaise. Pleins d'envie, et emmenés par un Ben Arfa intenable, les hommes d'Alain Perrin mettaient le feu à la défense marseillaise. Le petit attaquant réalisait un joli une-deux avec Juninho, obligeant Mandanda à sortir dans ses pieds, avant que la frappe de Keita ne soit éloignée par la défense marseillaise (47e). Mais après un nouveau coup franc de Juninho au-dessus (51e), les Marseillais allaient faire preuve d'un réalisme implacable. Suite à une frappe croisée contrée par Boumsong, Niang obtenait un corner qu'il se chargeait de catapulter lui-même au fond des filets, Cheyrou déposant le ballon sur sa tête (3-1, 54e). Mais les Lyonnais ne sont pas champions en titre pour rien, et ne lâchaient pas pour autant le morceau. Ben Arfa enrhumait toute la défense avant de servir Keita qui frappait sur la défense marseillaise (62e). Dans la minute suivante, et après un tir contré de Bodmer, l'Ivoirien loupait le cadre sur une frappe pourtant dans les six mètres (63e). Après une tentative hors cadre d'Akalé (70e), Cana effectuait un retour magnifique sur Govou (76e). Les dix dernières minutes n'échappaient pas au rythme formidable imprimé dans cette rencontre. Zenden sollicitait Coupet (80e), avant que Govou, sur deux frappes successives, ne manque des opportunités énormes dans la surface (88e). L'OL, en manque terrible de réalisme, avait ce coup-ci bel et bien perdu la partie, et malgré un dernier coup franc de Juninho (90+1e), l'OM ne tremblait plus. Avec cette victoire marseillaise, un léger rapprochement s'opère en haut de tableau. La fin de saison s'annonce passionnante ! Résultats de la 32e journée : Samedi 5 avril Rennes - Bordeaux 0-2 Auxerre - Sochaux 0-1 Caen - Valenciennes 1-0 Lens - Metz 1-1 Nice - Lille 0-0 Saint-Etienne - Le Mans 4-1 Strasbourg - Monaco 0-2 Toulouse - Lorient 0-0 Dimanche 6 avril Nancy - Paris SG 1-0 Marseille - Lyon 3-1 http://www.lefigaro.fr/sport/2008/04/06/02001-20080406ARTFIG00214-l-om-s-accroche-a-l-europe.phpAu terme d'une rencontre d'une intensité incroyable, Marseille est venu à bout de Lyon dimanche soir lors de la 32e journée de Ligue 1.
fr. image
angl. ,
Le français est calqué sur le latin Ce dernier terme ne transcrit lui même qu'assez pauvrement les multiples échos induits par le vocabulaire grec de l'image, qui est avec [εἴδωλον], [εἰκών], [ϕάνταὓμα], [ἔμϕαὓιὖ], [τύποὖ], etc. plus riche et beaucoup plus évocateur que le latin. Or aucun de ces termes n'est l'exact équivalent de notre français image, et ils ne sont pas non plus équivalents entre eux. De là de sérieuses difficultés de traduction, qu'il s'agisse de ce que représente un dessin ou de ce qui se présente dans un miroir. Car cette richesse n'a rien de fortuit : loin d'être simple, l'image est par elle-même quelque chose de plural et d'ambigu; ce n'est ni une chose, ni un concept, mais « un visible qui donne à en voir un autre »; visible de second degré qui peut même n'être pas le résultat direct d'une sensation, mais un produit de la mémoire ou de l'imagination. De plus, la manière dont on a conçu l'image a beaucoup évolué en fonction des théories qu'on s'est fait de la vision et des découvertes successives de l'optique. De là d'autres méprises possibles, car même pour un terme dont la traduction par « image » semble naturelle, toute interprétation anachronique peut conduire à manquer le sens d'un passage par suite d'une méprise proprement culturelle.
I. Les vocables grecs et les traits archaïques de l'
Ce qu'on voit dans un miroir ou une peinture a donné à penser aux anciens Grecs. Les termes usuels par lesquels ils ont dénommé l'image ont été porteurs de traits archaïques dont on trouve des traces dans leur réflexion philosophique.
A. « » : du visuel porteur d'
Le terme le plus courant pour image, [εἴδωλον], a pour racine le verbe signifiant voir, par son infinitif aoriste eidon [εἶδον]. L'eidôlon, c'est ce qu'on voit comme si c'était la chose même, alors qu'il ne s'agit que d'un double : ombres des morts dans l'Hadès (Odyssée, XI, 476), sosie d'Hélène créé par Héra (Euripide, Hélène, 33), effigie ou portrait, qui met sous les yeux les absents, ou enfin ce qui se montre dans un miroir et qui en réalité n'y est pas. Bref, l'eidôlon est du visuel porteur d'illusion, par opposition à l' ou l' [ἰδέα], de même racine, la forme belle et vraie, qui devient chez “ idée ” (Cratyle, 89b 3). a choisi le pluriel pour désigner techniquement les fines enveloppes d'atomes émanées de la surface des objets et qui nous les font voir en pénétrant dans nos yeux (À Hérodote, 46, 9); sorte de doubles voyageurs restant invisibles durant leur trajet, et qui sont à l'origine de l'image mentale ou laquelle permet de valider ou non ce qu'on voit (ibid., 50, 2). Le côté de leurre sans consistance d'eidôlon a conféré au terme un sens parfois péjoratif, qui se retrouvera dans l'“ idole ” des Septantes (II Rois, 17, 12) ou les “ idolâtres ” des iconoclastes.
B. « » : une reproduction fidèle
Le second terme, lui aussi usuel, est celui d' [εἰκών], qui vient de *Feikô, 'être semblable à'. Le sens principal révèle donc un autre aspect de l'image, d'ailleurs lié au premier, et qui est sa similitude avec l'objet. Les emplois classiques sont analogues à ceux d' ; mais celui de statue ou de portrait précède celui d'image spéculaire ou de fantôme. Or l'effigie conserve toujours quelque chose de son modèle, bien qu'il se présente des degrés dans la quand il divise dans le Sophiste l'art de la mimétique, définit l'eikôn comme une fidèle, qui conserve strictement les proportions et les couleurs de l'original (235d-e). Eikôn évoque donc plutôt le côté positif de celui qui s'en tient à ce qui est, et on comprend que le terme ait donné notre icône et tous ses dérivés.
C. « » : le trompe-l'œil
À oppose [ϕάνταὓμα], substantif provenant du verbe phainesthai [ϕαίνεὓθαι], “ briller, se montrer, paraître ”, via phantazesthai [ϕαντάζεὓθαι] , “ se montrer, apparaître ”; il définit phantasma en prenant pour exemple la pratique des peintres qui représentent les objets non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils apparaissent selon leur position et le point de vue de l'observateur (236b). Il semble imprécis de traduire ici phantasma par “ simulacre ”, mot qui a souvent été choisi, mais qui évoque aujourd'hui quelque chose à laquelle personne ne croit vraiment (comme lorsqu'on parle d'un simulacre de paix), alors que phantasma insiste plutôt sur une apparence présente à s'y méprendre, porteuse de toute la crédibilité que peut receler un “ trompe-l'œil ” réussi.
D. « », « », « » : les présences du faux
De manière caractéristique concernant le statut ontologique de l'image, là où selon nos catégories nous attribuons l'erreur ou l'illusion à une méprise subjective, estime que l'art de la mimétique confère au faux une présence intramondaine; pour dire du faux la moindre chose, il faut donc établir que “ le non-être est ”, qu'on l'entende dans les opinions ou les discours qui disent ce qui n'est pas, ou qu'on le voie dans les ( ), les ( ), les ( ) ou les ( ) qui montrent ce qui n'est pas (241e).
⇒ 2 encadré [1] « To eikos », ou comment le vrai-semblable est la mesure du vrai
E. « » : un terme d'optique
Un autre vocable, plus technique, est celui d' [ἔμϕαὓιὖ], qui dérive comme de phainesthai. l'emploie pour désigner l'effet visuel d'une “ brisure ” ou réflexion ( [ἀνάκλαὓιὖ]) du regard qui rencontre un obstacle, que cet effet soit une image nette ou non, car elle peut se réduire à de simples taches colorées (Météorologiques, 372 a 30-372 b 8). Le terme est à rapprocher de enoptron [ἔνοπτρον] ou katoptron [κάτοπρον], “ miroir ”, qui désigne “ ce dans quoi (ou au fond de quoi) on voit ”. L'em-phasis, c'est “ ce qui apparaît dans ” de l'eau ou dans l'airain d'une armure : un pur apparaître, qui peut n'être qu'une apparence, comme l'arc-en-ciel qui, reflet multiple du soleil dans les gouttelettes d'eau d'un nuage, n'a pas en lui-même d'existence, apparence à rapprocher des apparitions (phantasmata) de nos rêves, dont le caractère labile rappelle une image qui tremble dans l'eau au moindre souffle (De la divination dans le sommeil, 464b 8-13). L'acception optique d'emphasis prête donc à bien des anachronismes malgré sa très neuve technicité. Pour rendre compte des effets visuels de la réflexion, les analyses des Météorologiques reposent sur l'idée que c'est la vue et non la lumière qui rebondit sur un obstacle, comme le fera toute l'optique géométrique jusqu'au XIe siècle. De plus, il n'existe encore qu'un seul mot (anaklasis) pour désigner la et la L'emphasis reste clairement au ˜ IVe siècle ce qui se fait voir derrière une surface réfléchissante ou réfringente, leurre sans consistance qui n'est pas vraiment là où on le voit, ni tel qu'on le voit.
F. « », l'empreinte et l'impression
a. Traduire « » chez
Enfin, un autre terme à évoquer est celui de [τύποὖ], d' qui a donné lieu à bien des incompréhensions. C'est d'abord la trace d'un pas sur du sable, ou d'un sceau sur de la cire. Ce fut un des modèles qui servirent jusqu'au ~ IVe siècle (av. J.-C.) à expliquer la présence d'images dans les miroirs, comme si elles y étaient imprimées par l'air intermédiaire; et même, comme chez à expliquer la vision à partir de l'image-empreinte qui se voit dans l'œil d'autrui quand on le regarde de près (De la sensation et des sensibles, 437b 5-10). traduit ici par image réfléchie, et du coup le sens du passage lui échappe (ibid., Petits traités d'histoire naturelle, Les Belles Lettres, 1965, p. 25).
b. Traduire « » chez
On s'explique que ait pu comparer dans le Timée (71b) la surface lisse du foie à « un miroir où s'impriment des formes (tupoi) et donnant à voir des images (eidôla) », pour expliquer que les impressions envoyées par l'intellect puissent dominer celles qu'y impriment les visions et les fantasmes de l'âme concupiscente. On rate le sens et la portée du texte si on y introduit des concepts modernes sur la vision en traduisant comme (Les Belles Lettres, CUF, 1925) « comme un miroir qui reçoit des rayons et laisse apparaître des images » ou comme (Dictionnaire historique de la terminologie optique des Grecs, art. eidôlon) « comme un miroir qui reçoit des impressions lumineuses et permet de voir des images ». Ce qui est en jeu, c'est l'explication que donne de nos à partir de ces impressions-empreintes nocturnes, et sa justification concomitante de l'oniromancie. C'est aussi l'origine des conceptions ultérieures de l'imagination et de la mémoire (voir phantasia). C'est encore la parenté surprenante entre l'oniromancie platonicienne et l'aruspicine des étrusques. C'est enfin la longue croyance aux envies des femmes enceintes, produisant sur les nouveaux-nés des marques de naissance, que l'on trouvera encore dans la Dioptrique de (Discours V).
L' est une de ces notions faussement évidentes dont il faut se défier. Chez les Grecs, elle se définit par le fait brut de sa visibilité, et ce n'est qu'à partir du ~ IIIe siècle qu'elle s'explique, et uniquement dans une théorie savante des par la et seulement celle de rayons visuels. On comprend mal le texte fameux de République VI, 510a, où range avec les ombres l'image spéculaire dans le dernier genre de l'être, le moins clair, celui qui produit les croyances et les leurres, si l'on ne se souvient pas qu'il a en tête des visibles fictifs imitant des visibles réels, des doubles sans consistance qui hantent et faussent le monde d'ici bas. Toute allusion à la réflexion de rayons lumineux confère à cette image grecque antique une objectivité physique qu'elle n'a pas.
II. Le latin « » et le vocabulaire technique de l'optique médiévale
De tous les termes latins qui répondent à la notion d'image au moins en certains de leurs emplois, tels que ou ou encore (dérivé de specio, regarder), le terme d' correspond le mieux à notre français “ ”. Il convient toutefois de se méfier de son apparente évidence, car la notion s'est intériorisée au fil du temps, comme l'attestent nos dérivés “ imaginaire ” et “ imagination ”.
A. « »
a. Reproduction
L' évoque par ses origines (sa racine est im-, qu'on retrouve dans imitor) d'abord une matérielle. Il s'agit en propre d'une statue ou d'un portrait (Cicéron, Epistulae ad familiares, V, 1, 7) et plus particulièrement de ces effigies en cire d'ancêtres que les nobles faisaient porter en procession aux funérailles (In C. Verrem actio secunda, II, 5, 36). C'est donc ce qui se présente comme un double, qui peut être aussi l'ombre d'un mort (Virgile, Énéide, IV, 654), un spectre (ibid., IV, 773), ou encore une image spéculaire (Lucrèce, De rerum natura, 4, 156). Mais si l'imago peut se manifester de manière hallucinatoire ou virtuelle, elle possède le plus souvent la réalité d'une (De finibus, I, 21) traduit par le pluriel les matérielles des Épicuriens, que nous recevons dans les yeux et nous font voir les choses dont elles émanent; lui, use le plus souvent du terme simulacres, dérivé de simulo, copier, imiter (De rerum natura, IV, 159, etc.). La valeur des deux mots est voisine : dans les deux cas, il s'agit d'images-portraits de l'objet, idée que l'on retrouve dans ces résultats d'une technique de reproduction que désignent ou
b. Similitude ou simulation
À cause de la ressemblance entre l' et ce dont elle est l'image, le sens s'engage dans les deux directions antagonistes de la véridique, comme celle du fils portrait du père (Cicéron, Epistulae ad familiares, VI, 6, 13), ou au contraire de la trompeuse, comme l'usurpation de l'apparence d'autrui (Plaute, Miles gloriosus, 151). Au-delà, on accède à des emplois figurés, où le visage est le miroir de l'âme (Cicéron De oratore, III, 221), ou bien où l'ambition prend le masque de la modestie (Tacite, Historiae, IV, 86). Le côté intériorisé de la notion n'apparaît que tard, avec l'évocation de choses tristes et agréables (Tacite, Annales, II, 53), ou encore de l'ami absent (Pline le jeune, Epistulae, VII, 5, 1).
B. « » : l'analyse augustinienne des palais de la mémoire
C'est sans doute par ce biais qu' a pu donner à l'époque impériale imaginari et d'où viendront notre “ imaginer ” et notre “ imagination ”, avec le sens de “ se représenter ”, mais sans l'extrême diversité sémantique du terme grec de On saisit chez la difficulté qu'ont eu les Latins à dépasser la stricte notion de pour aller vers celle de Dans les Confessions, au livre X, 7-21, il analyse le contenu de ce qu'il appelle les palais de sa : une lecture attentive montre que la métaphore se poursuit avec l'idée d'un réceptacle d'images (imagines) des impressions sensibles, rangées par classes visuelles, auditives, etc. (comme autant de portraits ?), dont il se demande « comment elles ont été fabriquées » (X, 13). L'étude s'approfondit avec la mémoire des sciences, des affects, du souvenir lui-même, pour en venir au cas dirimant de la mémoire de l'oubli : comment l'image de l'oubli peut-elle subsister dans la mémoire, si elle est elle-même oubli imprimé en nous (X, 25) ? Il ne s'agit nullement ici, comme on a été tenté de le penser, de subtilités paradoxales. Il faut plutôt y voir un effort approfondi pour dépasser l'idée de l'image mentale comme reproduction stricte de ce dont elle est image, qui animera encore au XIXe siècle certaines conceptions de la mémoire et de l'imagination. Ce n'est pas tant, une fois encore, le choix d'un équivalent moderne du terme qui fait difficulté, que le contenu archaïque qu'il véhicule.
C. Une révolution optique :
L'évolution ultérieure de l'optique devait profondément complexifier ces premières extensions intimes de la notion d' À la différence de la théorie épicurienne, l'hypothèse de l'émission d'un flux visuel, sur laquelle reposait l'optique géométrique antique, pouvait se passer radicalement du périple d'une quelconque image à travers l'air et à l'intérieur de l'œil et du corps, puisque c'est au contraire la vue elle-même qui était censée aller au contact de l'objet externe le sentir. Mais au début du XIe siècle le savant arabe conçut une optique fondée sur l'entrée de rayons lumineux dans l'œil, ce qui l'obligea à réfléchir sérieusement à la formation d'une quasi-image de l'objet sur le cristallin, qu'il tenait pour l'organe sensoriel, et à sa transmission jusqu'à l'encéphale. L' de visible extérieur, était devenue aussi une donnée interne se formant dans l'œil et cheminant à travers le nerf optique jusqu'au siège de la faculté visuelle. Son Optique fut traduite en latin sans doute à l'extrême fin du XIIe siècle et donna lieu à partir de l'original arabe à une rénovation du vocabulaire de la vision.
D. Un nouveau vocabulaire de la vision
a. « » : traduction latine de l'arabe « »
Un premier terme ambigu est celui de que sa polysémie conduit à transposer par “ ” (anglais ). Comme l'indique (The Optics of Ibn al-Haytham, t. II, p. 68-73), il traduit l'arabe qui renvoie d'ordinaire à toutes les notions que nous avons vues liées à celle d'image, comme forme, figure, effigie, apparence, etc.; les premiers traducteurs arabes s'en sont servi pour rendre nombre de mots grecs, dont Dans les oeuvres optiques ṣūra a au moins trois significations. Tout d'abord, le terme caractérise la et par extension la en tant qu'elles existent dans les objets lumineux ou colorés comme formes essentielles ou accidentelles selon que ces objets sont lumineux ou colorés par eux-mêmes ou par une source extérieure : il désigne donc une propriété ou une qualité de la chose. Dans la théorie de la vision, ṣūra a en outre deux acceptions que l'auteur ne distingue pas toujours. Il s'agit tout d'abord ce que reçoit ponctuellement l'organe sensible (le cristallin) d'un point externe lumineux et coloré : c'est donc l'image sensorielle d'un point — les deux sensibles propres de la vue étant la lumière et la couleur. Il s'agit ensuite de la saisie de l'objet dans toutes ses déterminations visuelles : bien sûr sa silhouette complète en tant qu'ensemble de points lumineux et colorés, ce qui répond encore à notre notion d' mais aussi les vingt autres qui le caractérisent, depuis sa grandeur, sa forme, sa position ou son mouvement, jusqu'à son caractère lisse ou rugueux, continu ou discontinu, beau ou laid — bref il s'agit de ce que la faculté visuelle ultime transmet à la mémoire pour reconnaissance, ou à l'intellect pour jugement.
b. « » : traduction latine de l'arabe « »
Lié à la notion de un second terme encore plus polysémique apparaît ainsi, celui d' Il traduit l'arabe qu'un ancien lexicographe, définit comme « l'intention qui s'extériorise, et se manifeste dans la chose quand elle y est recherchée ». Les traducteurs arabes du IXe siècle usent de ce mot dans un sens assez large, pour rendre dans les textes philosophiques [νοήμα], [λόγοὖ] ou [πρᾶγμα]. l'utilise au pluriel pour traduire dans le De Interpretatione d' ta pragmata, désignant les “ choses ” dont les affections sont signifiées par le son des paroles et les marques de l'écriture. Il prend dans la traduction en latin de l'Optique d' un sens technique dans des expressions comme Il s'agit de l'ensemble des qualités, des relations et des propriétés grâce auxquelles un objet se manifeste complètement à celui qui le regarde; ce dernier les saisit certes grâce à l'image lumineuse et colorée qui lui en parvient, mais grâce aussi à l'interprétation qu'il en fait par l'habitude, le jugement ou le raisonnement. Pourtant, à la différence d' pour qui désigne la visée de ce qui comme la dangerosité du loup s'associe à la vue d'un objet sans être par soi visible, le terme s'inscrit tout entier chez dans le registre de la visibilité. Mais il confère à la vision de la ( ) un statut irréductible à notre opposition entre subjectif et objectif, entre image mentale et chose stricto sensu. Il en résulte chez les médiévaux une théorie de la connaissance décalée par rapport à la nôtre.
De plus, étant de nature lumineuse, l'image qui se forme dans le miroir acquiert en tant que telle une première consistance, alors que dans une théorie du rayon visuel elle tirait son être d'emprunt uniquement de l'objet qu'atteignait par ricochet le regard. Fait caractéristique, elle reçoit enfin par elle-même dans les textes latins une dénomination technique et univoque : « Et forma comprehensa in corpore polito nominatur imago [Et on nomme image la forme qu'on appréhende dans un corps poli] » (Opticae Thesaurus, Alhazeni libri septem, 5, prooemium, p. 125). Cet emploi se fixe au XIIIe siècle; l'Optique de inspirée par et qui deviendra un classique, dit semblablement : « Imago dicitur forma in speculo comprehensa [on appelle image la forme qu'on appréhende dans un miroir] » (ibid., Vitellonis libri decem, 5, def. 13, p. 190).
III. et
A. « » selon
La notion d' évolue à nouveau à l'âge classique avec les progrès de l'optique. Pour l'image vue dans un miroir ou à travers une surface réfringente, qu'il désigne par reste un visible trompeur dans sa localisation, et parfois ses proportions et ses couleurs. Comme les médiévaux, il estime qu'elle « n'est presque rien », « une chose composée d'espèces lumineuses et colorées réelles, et de quantités intentionnelles » (Ad Vitellionem Paralipomena [1604], III, def. 1, p. 64). Et il la distingue de la de la peinture qu'on peut recueillir en chambre noire sur un écran (ibid., V, p. 174). Pourtant, malgré sa référence à l'imago médiévale, change profondément la donne. Il démontre que le cristallin n'a pas pour fonction de recevoir une forme sensorielle de l'objet, mais de faire converger les rayons entrant par la pupille, pour donner sur la rétine, le véritable organe sensoriel, une pictura, une image stigmatique réelle qu'on peut recueillir sur un écran. Et la question se pose de savoir comment cette authentique “ peinture ” peut cheminer dans les conduits obscurs et tortueux du nerf optique. Le problème de la transmission de l'œil au cerveau se pose à nouveaux frais.
B. Descartes : de l' à l'image-signe
dans le Discours IV de sa Dioptrique (1637) répond en remarquant que la à l'objet n'est pas nécessaire à l'image mentale, d'autant qu'il faudrait en ce cas pour l'appréhender à nouveau des yeux dans le cerveau. Il suffit à l'âme de pouvoir distinguer les diverses propriétés des choses à partir de signes différentiels transmis par les nerfs au cerveau, comme elle le fait par exemple à partir des sons du langage. De manière décisive, la réflexion classique passe ainsi pour la vie mentale de l'image-portrait à l'image-signe : le modèle du vient concurrencer celui de l' ou du La description psychologique de ce qui évoque en nous les choses devient un enjeu philosophique majeur. Le vieux vocable d' ( ) change d'emploi, pour désigner simplement chez (1690) une sans plus de référence métaphorique à la forme et par elle au visible. Et ce à quoi renvoient nos idées devient problématique.
C. Objectiver l'image
Parallèlement, l' qu'on voit dans un miroir ou à travers du verre cesse d'être le presque rien évanescent et trompeur des anciens opticiens. Après les découvertes dues à la de (1610), elle acquiert au fil des ans une objectivité de bon aloi, grâce à la compréhension de son rôle dans le grossissement produit par les instruments d'optique. Les progrès ultérieurs ne font qu'amplifier cette objectivation de l'image, qui n'est plus seulement tenue pour un procédé d' mais devient de plus en plus un moyen de perfectionner la vision. Par les techniques qui à partir de l'ère de la photographie la fixent et la manipulent, elle devient même une chose parmi les choses, rigoureusement définissable, et donc n'offrant plus aucun problème de traduction d'une langue moderne à une autre.
D. « Désobjectiver » l'image
A-t-elle pour autant perdu son mystère et ses pouvoirs ? On peut pour les retrouver revenir d'abord à l'immédiateté du voir. Dans L'Œil et l'esprit, évoque encore à propos de la peinture ce qu'a de « louche » la ressemblance de l'image spéculaire, et d'insituable « la puissance des icônes » (p. 38-39). Et pour en rendre compte, il est obligé de reformuler dans Le Visible et l'Invisible à nouveaux frais l'immersion intramondaine de celui qui voit, avec des termes comme etc. qui, parce qu'ils se déprennent de la philosophie classique de la perception, n'ont pas toujours d'équivalent en d'autres langues. Mais on peut aussi, pour retrouver la prégnance et les prestiges de l'image, explorer les sources des pulsions liées à notre imaginaire, direction dans laquelle la psychanalyse s'est rapidement engagée avec le concept d'
⇒ 2 encadré [2] L'Imago en psychanalyse
En tant que visible immédiat, l' n'a jamais cessé d'être et de n'être pas la chose. Bien que nos sciences et nos techniques s'efforcent de la réduire à son caractère objectif de reproduction fidèle, elle a gardé de cette ambivalence existentielle sa polysémie symbolique.



